En hommage à Jean-Emile Labaste

 
Jean-Emile,
 
Quelques mois déjà que tu nous as quittés. Tu m’as demandé de prendre la parole lors de tes obsèques. Le Covid en a décidé autrement. J’ai préparé un texte aussitôt que Martine m’annoncé ton départ, deux jours après que tu m’aies demandé de te rencontrer. J’en reprends aujourd’hui l’essentiel pour participer au devoir de mémoire et mon cœur est tout entier dans ces mots que  l’amitié m’a inspirés lors de ton départ.
 
J’ai donc répondu à ton appel, nous avons échangé sur ton lit d’hôpital des propos dont le devoir de confidentialité ne me permet de dire que l’intensité abyssale : tu te préparais à partir lucidement, tes proches étaient tous présents, d’ailleurs Martine est venue te voir et nous avons continué notre échange avec elle.
Je t’ai dit « Tu veux que je parle, dis-moi de ce que nous avons partagé ce que tu veux que je souligne. Quel est le message que tu veux laisser ?»
 
C’était souvent notre façon de faire le point à la fin
 de nos rencontres quand j’ai eu le bonheur de te connaître pour lancer le SIFA. Tu étais-là, toi aussi, Christian, présent dans le souvenir et l’amitié et  je me souviens, quand je partageais les balbutiements du projet du SIFA et que je te disais : je ne le lancerai que lorsque j’aurai quelqu’un pour le porter. Il me fallait à la fois un professionnel mais aussi un militant qui croirait à cette aventure d’une expérience jusqu’alors inexistante et qui visait à donner à chaque personne le type d’accompagnement qui lui conviendrait le mieux. Et, Christian,  tu m’as dit : « je t’en connais un ».
 
Il parlait de toi, Jean Emile. Vous vous étiez côtoyés en Prévention Spécialisée à l’Ousse des Bois. J’ai su, ensuite, que le quatuor que vous formiez avec Francine  et Martine cimentait une amitié qui durerait, malgré toutes les vicissitudes jusqu’à ton départ.
 
Je t’ai alors  contacté , Jean Emile, et nous avons parlé, passé de longues heures au siège de l’adapei. Je t’ai même chargé de mettre en forme le projet, comme une des conditions de ton recrutement. Le SIFA est donc né de ton esprit à toi aussi, tu l’as admirablement porté, tu l’as fait vivre, un peu comme une mère porte et accompagne son propre enfant et compte sur l’autre géniteur pour toujours être là quand il le faut.
 
Ton maître à penser était déjà Edgar Morin dont tu adorais son culte du doute devant toutes les certitudes.
Toi dont l’athéisme forgeait  ses certitudes chez ce penseur  et moi, hier comme encore aujourd’hui  un peu arc bouté sur les certitudes qui avaient forgé ma vie, le christianisme, dépouillé du fatras religieux. Prêt à te rejoindre dans ton insatiable quête de sens. Je me retrouvais dans ton dynamisme et ton audace pour entreprendre contre vents et marées. Et de tous ces échanges sont nés d’autres projets. C’est ensemble qu’au nom de l’Adapei des PA nous avons proposé le co-financement de l’outil PROGEDIS au DASS de Mont de Marsan, un autre landais ! Et nous l’avons porté à bout de bras.
 
Puis il y eut la Démarche Qualité que tu m’as aidé à présenter et imposer à toute l’association. La roue de la qualité s’apparentait si bien avec ma pratique antérieure du « Voir, Juger Agir » de la JOC. Nous ne la voulions pas comme un catalogue de procédures mais un outil qui permettrait à nos personnels de se remettre en question, d’évaluer le chemin parcouru pour aider l’autre, la personne handicapée, à faire sa place dans la communauté des hommes. Comme dans  ton ancien métier de  métreur, tu voulais la précision dans les formules.
 
Prendre acte, apprécier, agir. Agir, faire, encore un des autres maîtres-mots de l’Evangile. Nous les partagions. Tu te laissais emporter par la fougue des vaches landaises pas pour écorner mais pour stimuler. Quelle  époque ! Attentif à tous les besoins,  ce fut aussi le début de la convergence entre les préoccupations des personnes déficientes intellectuelles dont s’occupait l’adapei et celles que portait Espoir  64 s’agissant  des personnes confrontées au handicap psychique.
 
J’ai partagé avec Patrick  - avec qui tu as pu prolonger  cette soif d’agir et ces échanges -  ces souvenirs communs que nous avons de toi. Nous avons évoqué ton sens inné de la pédagogie, « ce savoir traduire et exprimer en termes simples des choses compliquées ». Adepte du parler vrai, tu excellais dans ce souci  d’être compris quel que soit ton interlocuteur. Et tu trouvais toujours les mots qu’il fallait en particulier avec les parents.
 
Tu avais  cette faculté d’expliquer une situation, une difficulté, en combinant à la fois la présentation du problème qui se posait, les obstacles qu’il allait falloir franchir …  tout en y associant des aspects positifs pour ne pas laisser l’autre désarmé. 
 
Parmi les traits dont tu voudrais que l’on se souvienne,  tu as retenu nos échanges sur le regard que l’on porte sur les autres.
 
Nos cultures différentes dans leur source, toi, l’athée, adepte du champion du rêve à la réalité, et moi nourri de l’Evangile, nous nous retrouvions dans  la même culture du regard. Celui de Jésus vers Zachée le vilain et corrompu percepteur d’impôts , vers la pécheresse et tant d’autres. Ce regard qui appelle  à la conversion, au changement pour vivre à nouveau. Et nous évoquions comment faire passer le message. Le regard sur l’autre doit être un regard qui donne la vie, qui sauve. Il doit se nourrir de cette volonté de se fonder sur les potentialités et non pas enfermer l’autre dans ses faiblesses et son handicap.
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La bienveillance du regard est  une partie du message que tu veux que nous retenions de ta vie. Il y avait aussi la notion de « l’’accompagnement » . Et tout d’abord considérer l’autre comme un individu à part entière qui a le droit de faire ses propres choix, d’aller à son propre rythme. « C’est toi qui prends ta vie en main, je ne suis là que pour être près de toi, être littéralement ton co-pain, celui qui partage ton pain, qui te soutient dans tes recherches et tes doutes, qui chemine avec toi, à tes côtés. » ou encore «  “je vois que tu es en train d’apprendre, je suis là et j’ai confiance dans le fait que tu peux apprendre”. Et du coup nous avons inventé d’autres formes d’insertion, hors des foyers, pour ceux qui pouvaient en relever, en autonomie accompagnée pour d’autres. Tu jouais ce rôle d’animation auprès de ton équipe, tu savais que seul le travail en partenariat était porteur de fruits, tu me proposais tes idées, tes projets – et ils fourmillaient. J’ai mieux appris et tu m’as dit l’avoir aussi un peu appris de moi ce que peut et doit être un manager, un meneur d’hommes, un facilitateur pour ses subordonnés. Aucune idée, aucune aventure n’est farfelue si elle doit aider quelqu’un à retrouver sa place et son chemin dans la communauté des hommes.
 
Tu as aussi voulu aussi que j’évoque ce que fut , pour moi d’abord,  mais aussi pour toi ainsi que tu me l’as confié cet après midi là, notre optimisme partagé que je résumais dans la formule « el NO ya lo tengo ». Le NON je l’ai déjà. Cette phrase, je l’ai entendue pour la première fois d’une religieuse catalane, qui fut ma première  collaboratrice dans le bidonville du Chili. Ce lieu  a été en quelque sorte pour moi le laboratoire de recherches sur la libération qui pouvait devenir théologie, sur l’émancipation, sur l’humanisme vécu au quotidien. Et quand je doutais de la possibilité de réaliser un projet, la réponse de cette sœur était : « padre, el no ya lo tengo ». Elle m’ a appris, elle nous a appris à « y croire avant tout ». Croire aussi dans nos possibilités personnelles de réussir. Car LE NON JE L’AI DEJA !
 
Certes nous n’avons pas toujours réussi et nos efforts n’ont pas toujours été payés de succès. Nous avons partagé ensemble la déception et la tristesse quand on nous a retiré l’agrément du CIPH qu’ ensemble, avec Aline, ses collaborateurs et nos amis, administrateurs nous avions créé puis animé avec ces mêmes valeurs.
 
Qu’importe, Jean Emile, tu es passé parmi nous en faisant le bien et on juge l’arbre à ses fruits. Ton épouse, tes enfants, nous tes amis, sommes fiers de toi, fiers de t’avoir connu et rencontré et j’espère avoir suffisamment reflété ce que tu voulais que nous retenions de ton passage parmi nous.
 
Je ne puis terminer sans citer quelques lignes du dernier message que tu m’as envoyé en début d’année. J’avais emprunté à Pablo Neruda un poème pour vous présenter mes vœux et je relis et cite avec émotion quelques extraits de ta réponse :
 
 Le poète nous apporte cette part d'onirisme indispensable pour assumer la confrontation au réel. Le poète, cette partie de l’homme réfractaire aux projets calculés, devrait nous amener, c’est aussi une de ses responsabilités à une ouverture au monde assise sur plus de fraternité, sur les  valeurs universelles humanistes malheureusement aujourd’hui trop souvent bafouées…et aujourd’hui on doit lutter contre ce risque que de se voir enfermés dans des idéologies extrêmes qui nous priveraient de l’essentiel, pas de la liberté de penser, mais de pouvoir penser sa liberté. Le poète est le chantre de la liberté donc de la vie alors,  malgré mes problèmes, je vais m’appliquer à vivre je le dois aux miens à tous ceux dont tu es qui m’expriment leur affection. Je t’embrasse et toutes mes excuses pour cette trop longue digression.
 
Jean Emile, Tu restes présent et nous t’adressons un très grand merci.
 
23 Août 2020